Récit de Colette Prochasson

Je me suis engagée en 2001 dans l’accompagnement des personnes en fin de vie. Après la formation appropriée reçue à Lyon, j’ai été membre, pendant 8 ans, de l’association de bénévoles qui œuvre en partenariat avec l’équipe mobile de soins palliatifs attachée à l’hôpital de la ville où j’habite. Cette équipe, de 12 personnes à l’époque, intervient en institutions et à domicile, à la demande des malades ou de leurs familles.

J’ajoute que j’ai complété, au fil des années, ma formation initiale, par des stages dans des domaines de médecine dite alternative (massage énergétique, réflexologie plantaire, reiki…). De façon à me sentir davantage habilitée à accompagner ceux qui entrent en fin de vie.

Mon intention n’est pas de relater ici tout ce que j’ai vécu en présence des mourants. D’ailleurs, la confidentialité à laquelle les bénévoles sont tenus ne m’y autoriserait pas. Mais je pense que mon témoignage peut contribuer à faire avancer en France l’idée que la mort de notre corps physique ne met pas fin à notre conscience, et qu’un autre monde existe au-delà de notre mort.

Je vais sélectionner, dans mes quatre premières années de bénévolat, quelques faits particulièrement révélateurs auxquels j’ai eu le privilège d’assister : par leur comportement, plusieurs mourants m’ont démontré que, au moment où nous allons quitter cette vie terrestre, certains défunts, en général parmi nos intimes, viennent nous chercher depuis l’au-delà.

Bien évidemment, ces messagers de l’autre monde sont visibles uniquement pour celui ou celle qui s’apprête les rejoindre ! Mais la personne qui « accompagne », dans l’empathie et si elle sait se montrer attentive, pourra constater, comme moi, que les réactions de celui (celle) qui va « partir » ne sont pas provoquées par l’effet des médicaments… pour la simple raison que dans les cas que je cite, il n’y avait aucun traitement médicamenteux de la fin de vie.

La première scène se passe dans un petit hôpital rural, sur les collines de la Bourgogne du sud. Mme P., une vieille dame aux yeux bleus, ne quitte plus son lit. Elle s’achemine lentement vers sa fin. De visite en visite, je la vois décliner. Ce soir-là, en novembre, vers 18 heures, la nuit est tombée derrière les vitres de la chambre. Mme P. a les yeux clos. Je lui tiens la main en silence. Elle sait que je suis là car elle m’a souri en m’accueillant. Nous avons même échangé quelques mots. Elle respire irrégulièrement, avec difficulté. Par moments, je passe ma main sur son front pour la rassurer. Elle semble s’enfoncer peu à peu dans l’inconscience. Je n’ose pas bouger ! Je reste attentive, calme et sereine.

Soudain, avec une force et une vivacité qui me surprennent, elle se redresse, s’assoit et s’écrie : « ils sont tous là, ils sont tous là !! » en regardant vers la fenêtre. Moi, bien sûr, je ne vois personne. Mais je crois qu’elle, elle voit ceux qui viennent l’accueillir pour l’emmener au-delà du passage où elle va s’engager. Alors je réponds avec tact et conviction : « Oui, Madame P., ils sont tous là ! ». Elle retombe sur son oreiller, et replonge dans sa léthargie. Je quitte doucement la chambre. Elle décédera quelques jours plus tard.

Ma deuxième histoire a lieu dans une maison de retraite de la ville, en avril 2004. Mme J. est assise sur un fauteuil, pliée en deux. Elle a 84 ans. Ses poumons se remplissent d’eau, elle halète. Le médecin a déclaré que ses heures sont comptées.

Je ne veux pas la déranger. Je me mets donc à genoux sur le sol devant elle pour voir son visage. Hier, son fils m’a prévenue que depuis quelques jours elle parle de son mari, qu’elle appelle Papou, mort il y a douze ans. Dès qu’elle m’aperçoit, elle me prend les mains, plante ses yeux dans les miens et me murmure : «- Papou est là ; il veut m’emmener dans le jardin ».

Elle ajoute qu’elle répète ça depuis deux jours au personnel soignant, mais personne ne la croit ! Moi je lui dis, très sérieusement, avec affection : «- Mais bien sûr ; s’il est là, vous pouvez aller avec lui ! ». On l’a retrouvée morte dans son lit le lendemain au petit déjeuner.

Cette fois, nous sommes en juillet 2004. Monsieur S. est en train de mourir d’un cancer, tout seul à l’hôpital. Sa famille habite en Martinique et ne peut pas se permettre le luxe du voyage. Les infirmières sont débordées de travail. L’homme s’agite et les inquiète.

À deux bénévoles, nous nous relayons donc pour qu’il reçoive une visite chaque jour. Il geint sans arrêt, sauf quand nous sommes là … mais il ne peut plus parler. Ses yeux noirs, quand ils sont ouverts, semblent regarder dans le vide. Pourtant, je pense qu’il est encore conscient, car, lorsque je lui tiens la main, il la serre très fort. Il se calme et respire mieux quand je lui dis qu’il n’est pas tout seul.

En cet après-midi-là, je lui prodigue les gestes d’apaisement que je sais pratiquer depuis longtemps maintenant. Tout d’un coup, il ouvre des yeux écarquillés, se redresse à demi, entraînant sa perfusion, s’accroche de la main droite à mon poignet et, de sa main gauche, pointe l’index, le bras tendu vers le mur d’en face, me montrant avec ardeur et enthousiasme quelque chose ou quelqu’un que, moi, je ne vois pas !

Il emporta son secret. Le lendemain, l’autre bénévole apprit la nouvelle de son décès.

Au mois d’août de la même année, Monsieur J.P., tout juste 60 ans, atteint par la phase terminale de sa maladie, restait alité depuis plusieurs semaines. Ce jour-là, sa fille, éplorée, est assise à son chevet, face à moi, de l’autre côté du lit.

Les yeux clos, la bouche pincée, le souffle irrégulier, Monsieur J.P. semble proche de sa dernière heure. Soudain, ses lèvres bougent, on dirait qu’il parle. Ses yeux s’ouvrent, et le voilà qui lève un bras, puis les deux, dans un geste d’accueil, avec un sourire.

Sa fille et moi, nous nous regardons. Par chance, cette jeune femme – je la connais depuis quelques temps – croit que la mort ouvre sur un autre monde. Elle ne dira donc pas que son père a déliré ou halluciné. Car soudain, il parle à haute voix : «- Maman, qu’est-ce que tu fais là ? ». Il répète plusieurs fois, comme incrédule et heureux : « maman ». Puis il s’écrie : « mémé ! » (Inutile de préciser que ces deux femmes étaient décédées depuis de nombreuses années). Ses lèvres remuent en silence, dans une conversation que nous n’entendons pas mais qui a l’air bien réelle ! Sa fille observe en silence, un timide sourire éclaire son visage en larmes. Je demeure silencieuse, soutenant avec compassion le regard de la demoiselle.

Ce monsieur ne mourut pas tout de suite. Il attendit Noël afin d’expliquer à sa fille qu’en août, il avait failli mourir et que sa mère, accompagnée de sa grand-mère, étaient venues le chercher. Mais il n’avait pas voulu « partir » à cause du chagrin de sa fille. Il savait bien qu’elles reviendraient un jour et qu’alors, il les suivrait. Lui qui avait toute sa vie déclaré qu’il n’y a rien après la mort, il croyait désormais que la vie continue « de l’autre côté ». Il n’avait plus peur de mourir et demanda à sa fille que lorsque son heure viendrait, elle le laisse s’en aller rejoindre les défuntes de sa famille.

C’est ce qui arriva l’été suivant.

Je terminerai mes récits par l’accompagnement que j’ai conduit début septembre 2005, auprès d’une dame de 95 ans, Mme E., hospitalisée. Elle répétait « je vais mourir », tantôt angoissée, tantôt résignée. Elle ne mangeait plus qu’un peu de compote que sa fille lui donnait avec amour. Pendant une dizaine de jours, j’éprouvai la joie de voir s’apaiser cette vieille dame grâce à mes gestes d’empathie et mon écoute de sa souffrance.

Un soir où j’étais restée après le départ de sa fille, Mme E. sembla s’animer soudain et dit d’une voix faible, mais que je perçus nettement : «- Ils sont là »… Je commençais à savoir ce que de tels mots signifient. Je lui répondis : «- Bien sûr, ils sont là ! », sans la troubler ni chercher à savoir « qui » était « là », invisible pour moi mais présent pour elle. Puis elle enchaîna, plus nettement et avec conviction : «- Ils sont gentils ». Et moi d’approuver aussitôt ! Sachant que cette dame avait été orpheline à l’âge de 7 ans, j’imaginais qu’elle retrouvait peut-être ses parents. Peut-être aussi ses frères et sœurs, décédés avant elle, selon ce que m’expliqua sa fille, à qui je racontai l’incident dès le lendemain.

Mme E. s’est éteinte tranquillement deux jours plus tard.

Toutes ces expériences ont renforcé mes certitudes quant à la continuité de la Vie après la « mort » et ma sérénité face au « grand départ ».

D’autre part, en tant que bénévoles, j’avais ainsi l’occasion de fréquenter infirmières, aides- soignantes et autres soignants, des personnes tout ce qu’il y a de plus sérieuses et équilibrées, et de formation scientifique. Comme elles connaissent l’expérience des derniers instants de la vie, j’amenais volontiers la conversation sur les phénomènes au seuil de la mort.

Lorsque j’en ai l’occasion, je continue d’aborder ce sujet avec des soignants.

Ce n’est maintenant plus une surprise pour moi, dans ce milieu comme auprès d’autres bénévoles d’accompagnement, de rencontrer des personnes qui ont fait les mêmes constatations que moi.

En outre, il existe maintenant de nombreux livres qui traitent de ce sujet, écrits entre autres par des scientifiques des plus sérieux …

J’ajouterai en conclusion que j’ai puisé dans ce bénévolat joie de vivre et réconfort face aux deuils. Je partage le point de vue de Marie de Hennezel, fondatrice des Soins Palliatifs en France : « plus je vois mourir, et plus j’aime la vie. » Et par amour de la vie, je tiens à ce qu’elle se termine dans les meilleures conditions possible pour chacun.

Récit de Colette Prochasson

auteur de « L’au-delà dans ma vie » aux éditions EdiLivre : >> voir le site <<

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