Organisé par le Fonds Médecine et États de Conscience et prévu pour le premier week-end d’avril, le colloque « États de conscience aux frontières de la Mort » a dû être repoussé, comme tous les événements publics, en raison de la pandémie de Covid-19. Il a été reporté aux 6 et 7 novembre 2020. S’adressant au public, mais d’abord, dans sa première journée, au monde médical et à tous les soignants, ce colloque aborde des questions d’une brulante actualité.

Qu’elle prenne la forme d’une pandémie ou – cela nous attend hélas juste derrière ! –, celle d’une catastrophe climatique, d’un crack économique ou d’une crise alimentaire, la perspective d’un effondrement de notre monde éveille évidemment en nous de multiples peurs. Le spectre des plus anciennes frayeurs n’est pas long à rejaillir du fond de nos subconscients. Certains peuples – ceux qui se noient en Méditerranée, par exemple – en sont déjà là. Tout en nous se cabre contre l’idée que leur sort puisse se généraliser.

En amont de nos innombrables peurs, il n’est pas compliqué de constater qu’une les réunit toutes : celle de mourir de façon atroce – et derrière celle-ci, celle de mourir tout court. Si nous ne sommes que des singes parlants, comme le prétendent certains écologistes, juste beaucoup plus arrogants et destructeurs que les autres, un trait spécifique nous caractérise cependant : nous savons que nous allons mourir. « Dis, est-ce vrai que tu vas mourir ? » : si vous avez des enfants, vous savez que cette question leur vient dès quatre ou cinq ans. Qu’un individu ne sache pas répondre et botte en touche, cela ne prête pas à conséquence pour la collectivité. Que toute une société ne sache pas répondre et préfère éluder, la met en danger d’involution, de perte de son statut anthropologique. Il n’est pas déraisonnable de penser que le pacte n°1 de l’humanité naissante a été passé avec la mort : face à son inéluctabilité, il fallait une réponse consensuelle à l’énigme, quelle que fût cette réponse. Elle fut longtemps religieuse. Mais, érodé dès la naissance de la modernité, cette façon d’honorer le pacte a été rompu quand, au XX° siècle, devant un accident mettant une vie en danger, l’ancien cri « Vite un prêtre ! » (ou « Vite un rabbin ! », « Un imam ! », « Un lama ! ») a été remplacé par « Vite un docteur ! » Même chez les intégristes les plus acharnés, le SAMU a remplacé les Églises en cas de danger mortel. Or rien ne préparait les soignants modernes à remplacer les prêtres… ou les philosophes. Une seule réponse leur était offerte : le déni.

Notre pacte avec la mort – et donc paradoxalement avec la vie – a pourtant commencé à être réparé. Dans des circonstances historiques très particulières. Ce sont des femmes qui ont posé les bases du nouvel art de mourir – sobrement ramassé en français dans l’expression « soins palliatifs » –, qui est d’abord celui de savoir accompagner ses proches jusqu’au dernier souffle, et pour cela d’avoir intégré sa propre mortalité. Des femmes dont les premières ont été initiées, directement ou indirectement, au feu le plus sombre, si l’on peut dire, des temps contemporains, aux portes des camps de concentration.

Il faudra plus d’un colloque pour que notre civilisation intègre les leçons essentielles de ce nouvel Ars moriendi. Si l’on peut n’en retenir qu’une chose dans ce bref résumé – outre l’importance de savoir écouter l’autre, quelles que soient les circonstances –, c’est que la grande erreur serait de considérer la mort comme une ennemie. Ce serait poser la règle du jeu de telle sorte que nous perdrions toujours en finale ! L’ennemi, c’est l’ignorance, l’injustice, le manque de solidarité, la non- prévention, le terrain malade, la solitude. Et l’inverse de la mort n’est pas la vie, mais la naissance. Ce sont deux portes. Par la première on entre dans ce monde, par la seconde on en sort. L’idéal est de savoir les passer dans l’amour et la conscience. Toutes les informations qui nous parviennent des états de conscience proches de la mort – comme de la naissance – nous font mesurer à quel point nos connaissances s’arrêtent au seuil de ces portes, non pas dans l’angoisse face à l’absurde, mais dans un étonnement qui peut s’avérer extraordinaire. Qu’est-ce que la conscience ? Qui le sait ? Les neurologues accumulent des découvertes prodigieuses. Mais elles font penser à celles d’un électronicien étudiant les semi-conducteurs d’un poste de télévision : du programme diffusé, il ne saurait rien vous dire. Bien mourir et bien vivre sont les deux faces d’une même réalité.

Patrice Van Eersel, membre du comité stratégique